28 septembre 2009
Tomber dans l'abyme
Mes grands parents paternels possédaient un café. Un café de campagne dans lequel il n’était pas rare de croiser, en fin de semaine et les jours de fêtes, de joyeux lurons, pour ne pas dire des (gentils) pochtrons.
Majoritairement des hommes qui n’avaient pas le vin trop mauvais. Les relations étaient cordiales et bon enfant. On raccompagnait celui qui avait un peu trop bu ou bien on le laissait filer à pied. On fermait boutique, pour décourager les gardiens du zinc, s’en que personne ne s’en offusque.
Pourtant, enfant, j’ai assisté à quelques scènes de beuverie qui ont construit en moi une aversion certaine contre l’alcool et plus encore une profonde intolérance à l’encontre des gens qui boivent avec démesure.
C’est oublier ma propre addiction. Celle qui en peu de temps peut me faire basculer et sombrer dans un profond abyme duquel il me faut déployer des forces titanesques pour remonter.
L’addiction à la nourriture.
Je connais les signes avant coureurs. Je sais les déceler. Des signes que je pensais avoir éradiqués, maîtrisés. Mais non. J’avais tort. Plus le temps passe et plus je suis habitée par la certitude que je ne me sortirai jamais complètement de ce mal. Les démons ne sortent pas aussi facilement.
Il me suffit de peu de choses pour que les fondations si durement érigées ne se fissurent lentement et que je replonge. Ma vie est faite de ces cycles, depuis plus de 5 ans, où alternent des périodes longues pendant lesquelles mon comportement alimentaire est plutôt stable, avec d’autres complètement « débridées ».
Je suis incapable de mettre fin au cercle infernal. Lectures, groupes de paroles, psychanalyse…rien n’y a fait. Rien ne m’apaise dans ces instants là. J’ai beau connaître la source, les raisons de ce déséquilibre et de ce désarroi intérieur, je n’ai pas d’armes assez fortes pour les combattre. Je me remplis, me replis, pour mieux m’isoler et attendre que la vague passe. Comme ces immenses lames de fond qui viennent vous faucher et vous laissent terrassé sur la rive.
Je me remettrai alors à marcher frénétiquement pour oublier mon corps, j’entamerai un nouveau régime pour perdre les kilos si rapidement repris.
Avant la prochaine vague…
26 septembre 2009
La photo du livre à souvenirs
Je tombe sur la photo échappée du livre à souvenirs.
Nous avons 16 ans et nous posons dans ma chambre d’adolescente. 6 mois plus tôt, nous nous sommes accrochées sur un terrain de basket. Verbalement (le sport, très peu pour nous). Une conversation animée à laquelle je n’ai pas donné suite, je ne suis, déjà, pas très courageuse et toi tu es ce que l’on appelle une grande gueule par excellence… C’est là qu’est n’est une amitié qui aura duré plus de 10 ans.
De cette amitié, je n’ai gardé que les photos, que je ne regarde plus jamais. J’ai jeté le reste avec une facilité déconcertante. J’ai cette aisance à tirer un trait sur les gens. Famille, amis, lorsque je décide de tourner la page, je liquide tout et j’oublie.
Mais cette photo a ravivé un quelque chose. Une porte qui n’était pas complètement fermée sans doute. Machinalement, je décide d’aller sur le célèbre site des amis d’antan, pour consulter ta fiche. Je contemple la photo. Tu n’as pas changé d’un poil. La même blondeur, la même silhouette svelte et le sourire. Le même sourire que sur la photo d’il y a presque 20 ans. Le sourire de la détermination et de l’enfance. Sur la fiche, les pays dans lesquels tu t’es rendue, les villes dans lesquelles tu as habité, les postes occupés.
Aucune mention sur la vie privée.
Dans ce que je lis, je retrouve toutes tes aspirations d’adolescente réalisées : travailler dans de grandes boites, voyager, vivre à l’étranger. Je ne suis pas étonnée par cela, par toi, par ta force à vivre les choses telles que tu l’as décidé, selon tes désirs, tes envies.
Je ne peux pas qualifier ce que j’ai ressenti à la lecture de ces informations, si dépersonnalisées au fond. De l’envie ? Du regret ? Cela m’a en tout cas plongée dans une profonde mélancolie. Celle qui ressemble peut être à l’enfance perdue. Aux rêves que l’on ne réalisera plus, aux ambitions abandonnées, aux colères et aspirations d’adolescente oubliées.
Je me suis demandé ce que j’avais réalisé moi en 20 ans, qui s’approche des rêves de mes 16 ans.
J’ai peur de l’écrire : pas grand chose.
Mon métier bien sûr, mes relations, ma famille… Mais le reste ? Tout ce reste qui m’animait et auquel j’ai renoncé par peur, par facilité, par défaitisme. Par petitesse. Rien n’est tout à fait perdu bien sûr. Mais je ne suis pas habitée par le satisfaction qui me ferait dire que je suis sur le bon chemin. Quant au bonheur. Le vrai bonheur, sa définition m’échappe souvent. Il me semble que je le touche du bout du doigt à certains instants. Mais des instants si fugaces…
Et puis, j’ai construit mon film intérieur. Si nous étions amenées à nous revoir, que penserais tu de moi, là, dans ton fort intérieur, que me dirais tu ? Un rire, une remarque cinglante, une caresse verbale, un geste tendre ? Toutes ces choses que je garde de toi, que tu distillais selon ton humeur.
Moi, je ne sais pas ce que je ferais. Passer mon chemin, attendre que tu viennes vers moi ou encore t’emboîter le pas ? Car au fond, tu as été une des figures de mon adolescence. De celles qui aident à se construire autrement, à quitter avec violence parfois la carapace de l’enfance. Une amie qui m’a permis de prendre confiance en sortant d’une timidité maladive, m’a aidée à me comporter en « fille » et à abattre quelques murs… Oui, je te dois plus que cela.
J’ai tant et tant de souvenirs dans notre livre commun.
Une amitié fusionnelle, des vacances de filles, seules comme des grandes, à la mer pour préparer le bac, en Allemagne ensuite. Des soirées entières à refaire le monde, des week end de glandouille ou à réviser la philo, quelques premières fois mémorables, des chagrins et des exaltations de presque femmes. Puis nos premiers pas dans l’âge adulte, la vie active, les petits amis (heu surtout les tiens…).
Notre amitié n’aura pas résisté à ce tournant.
Beaucoup de souvenirs sur lesquels j’ai du mal à me retourner.
Il est des livres qu’il est bon de laisser fermés.
15/ Notule poétique d'un samedi mélancolique
"Il faut garder quelques sourires, pour se moquer des jours sans joie"
Charles Trénet
22 septembre 2009
Bruder ?
En voyant ce livre, j’ai immédiatement pensé à toi. Des aquarelles représentant des fleurs, des papillons, accompagnées de poèmes, Apollinaire, Baudelaire, Prévert. Parmi mes préférés.
J‘ai pensé que cela te ferait plaisir, car un certain nombres de fois, j’ai voulu écrire sur tes photos, cette passion dévorante qui t’anime depuis si longtemps et que je ne saisis pas toujours. Je t’ai tendu le livre, souhaité un Joyeux Anniversaire. Tu l’as feuilleté, tranquillement, je savais que tu ne dirais rien. Pas ici, pas avec moi. Sans me regarder, tu as lancé un « Tu seras là ce soir », qui ne souffrait bien sûr aucune contradiction. Un ordre déguisé. Tu le savais, je serai là.
Je suis toujours là. Souvent je me demande pourquoi, car je ne suis pas très à l’aise au milieu de tes amis, des personnes bruyantes qui parlent et rient fort, qui souvent abordent des sujets dont je me sens très éloignée. Non pas par mépris, juste que notre façon de penser et de voir le monde divergent. Nos âges, sans doute, nos parcours aussi.
Je suis fidèle à ce rendez vous annuel. Je m’y plie. Alors que je fuis toute forme de réunion, dans ma « vraie » famille. Pourquoi ? Sans doute est ce par honnêteté intellectuelle, par affection pour tes parents qui m’ont élevée. Très certainement parce que je nourris à ton égard sinon de la fraternité, du moins une certaine forme d’amitié. Je ne sais pas.
Je me rappelle, enfant, tu ne me présentais pas à tes amis. J’étais Cloudy, la fille de la maison. L’explication s’arrêtait là. C’est ainsi que je suis devenue à leurs yeux, un membre à part entière de la famille, comme la petite sœur. J’ai passé des soirées au coin du feu avec les potes, des veillées de Noêl, des ballades en forêt, des vacances… On m’emmenait, on tolérait ma présence.
A ma période adolescente, tu étais moins à la maison. Tu as, à cette époque, marqué de manière significative tes distances. Tu suivais un peu le cours de mes études, tu connaissais de loin en loin mes centres d’intérêts, et accordait un œil distrait à mes fréquentations. Alors, j’ai pensé que ma présence te devenait difficilement supportable, peut être que je te ravissais une place. Une place dans ta famille, qui je le sais, ne sera jamais la mienne.
Il y a eu ton mariage, dont je me souviens de l’annonce comme d’un vrai bouleversement dans ma vie. Il m’a semblé que plus rien désormais ne serait comme avant, à tort, certainement. Sans doute parce qu’elle et moi avons peu d’affinités.
Par la suite les enfants, une autre étape dans ta vie et finalement dans notre relation. Je t’ai envisagé autrement. Comme un père soucieux du bien être de ses enfants, un homme doux. Nos relations ont alors pris un autre tournant. Celui de l’âge adulte, pour toi comme pour moi. Nos conversations ont gagné du fond, une certaine consistance que nous ne leur donnions pas jusqu’alors. Je crois aussi, que j’étais moins impressionnée par toi.
Parce que je dois te l’avouer, tu m’as toujours impressionnée. Tes connaissances que je trouve toujours immensissimes, ta carrure, ton verbe haut. Je me sentais petite.
Il y a des terrains que nous évitons encore soigneusement. Le terrain du privé. Tout juste t’es tu risqué, alors que je travaillais à l’Education nationale, à demander des conseils. Nous parlons peu aussi de ta mère, de sa maladie. Je sais que tu vois cette relation qui m’est indispensable avec une certaine affection. Mais c’est tout.
En te regardant trôner au bout de cette table, tel un patriarche, avec ta famille, tes amis, je me suis demandée à quoi ressemblerait « la suite ». Quand ils ne seront plus là, quand il n’y aura plus ces piliers qui indéfectiblement nous unissent aujourd’hui. Quel tournant nous donnerons à cette relation.
Impossible à dire. En attendant Joyeux Anniversaire, Bruder…
19 septembre 2009
Kaléidoscope
Fragile
Devant les mots de ma mère, alignés dans cette lettre délicatement déposée. Tendrement, elle me dit ses craintes, ses espoirs, son infini amour.
Incompétente
Pour dire à cet homme les progrès qu’il doit encore fournir sur son poste de travail et que son employeur se révèle incapable de lui formuler. C’est à cela que je sers aussi parfois, une drôle de messagère. Force est de constater que je suis bien maladroite pour cet exercice.
Troublée
Par le film « les Regrets ». Ce couple qui se perd pour mieux se retrouver. Comment se construit un couple, quel est son ciment. Comment faire pour dire et se dire au mieux, sans étouffer l’autre, sans se perdre. Avancer dans la confiance, la tolérance, le respect, pour bâtir une relation durable, pour renforcer l’amour, sans trop se brûler les ailes ?
Indécise
Quant aux activités que je souhaite suivre en cette rentrée. L’écriture, le sport, les cours de religion… ? Sais toujours pas.
Inquiète
Du départ de Meilleure Amie, de son état de santé si précaire et pourtant le bonheur de la savoir en paix avec cette décision.
Enfantine
Avec certaines de mes relations, l’enfant ressurgi parfois. Heureuse, entière, exaltée, voire même déjantée.
Emue
Devant ces femmes « de quartier » qui ont écrit et joué cette pièce. Le frisson qui me parcourt l’échine au moment des applaudissements. Tant je les sens fières et unies au moment de l’acclamation finale, là sur le devant de la scène, avec les familles présentes dans la salle. On devine le travail, le trac et les angoisses surmontés. Comme je les envie.
Sceptique
La mise en place du RSA ne soulève que questions et inquiétudes. A l’issue d’une formation « de structure » Vénérable Directrice, nous avoue, contrainte et forcée que nos postes vont être repensés. Je me demande à quelle sauce je vais être mangée, moi qui aie toujours refusé d’intervenir sur un « dispositif ». Déjà, nous pressentons un nivellement par le haut des publics les plus proches de l’emploi qui seront pistés. Et nous, nous n’aurons d’autre choix que de cautionner, en appliquant des décisions injustes qui perpétuent le processus d’exclusion.
Anxieuse
Fasse à des crampes d’estomac qui vont crescendo. Quand l’angoisse me tient le ventre…
Heureuse
Il est des bonheurs que l’on souhaite préserver, chérir, tant ils nous semblent précieux. C’est un peu ce qui m’arrive actuellement. Celui ci, je le protège, le garde précautionneusement pour moi. Pour le savourer, le laisser grandir et s’épanouir, encore.
16 septembre 2009
Cri public
Depuis quelques jours et ce pour tout le mois, un crieur public s’est installé dans la ville dans laquelle je travaille. Quel formidable métier que celui ci !
C’est par l’intermédiaire du livre de Fred Vargas « Pars vite et reviens tard » que j’ai fait connaissance avec cette fonction hors d’âge. J’ai immédiatement aimé Joss le Guern, un vrai gaillard, un pur, un dur, un poète urbain qui s’empare de la prose des autres, avec une application, une déontologie toute particulière.
Dans la vraie vie, j’ai rencontré le crieur public de la ville de Lyon. Un acteur, un homme d’une force assez incroyable et électrisante pour celui qui reçoit ses déclamations. Un métier inspirant.
J’aime assez l’idée de s’emparer des émotions des autres et de leur donner corps sur une place publique, à la volée, accessibles à tous et pourtant anonymées. Il y a là l’impudeur et la pudeur qui se mêlent, des sentiments qui prennent vie, sont légitimés par la voix d’un autre, comme un étendard de qui nous sommes.
Je tourne autour de la boite qui contient les messages qui seront déclamés. Comme un papillon attiré par la lumière, comme une enfant qui a très envie de jouer mais n’ose pas. J’y mettrais bien deux ou trois petites choses que je porte sur le cœur, que j’ai à l’esprit, pour qu’une fois elles s’expriment non pas à l’écrit mais à l’oral. Qu’elles sortent de leur réserve secrète pour atterrir délicatement dans la bouche d’un inconnu, exposées aux oreilles et à l’appréciation d’autres.
Je partagerai alors ma « wish list », celle qui comporte quelques petits objectifs que je me suis fixé et que je souhaite ardemment atteindre. Et enfin un poème. Une petite chose maladroite, timide, une composition de rien mais qui pourtant dit tout…
15 septembre 2009
Et après ?
Depuis quelques jours, le nombre des morts qu’on égrène.
Des hommes et des femmes qui choisissent de se suicider sur leur lieu de travail, rend la réalité de la souffrance au travail incontournable.
Oui, on meurt au travail, en France, en 2009.
Ce fait là est loin d’être nouveau, il souffre du silence de plomb que l’on fait peser sur lui. Le suicide au travail est un tabou en France, alors même que les chiffres, depuis le début des années 1990 ne cessent de grimper. On feint de découvrir la souffrance au travail, avec les tristes évènements derniers survenus à France Telecom.
C’est pas les derniers des derniers à France Telecom. Grosse boite, un paquet de DRH plus futés les uns que les autres, sortis de grandes écoles, formatés aux grandes idées. Mais une direction incompétente qui pour répondre aux dures lois du marché mène le changement de sa politique interne avec violence et brutalité. Pas de communication, pas d’écoute, pas d’échanges. Une négation pure et simple de l’être, au profit du bénéfice, de la compétitivité.
Aujourd’hui, on s’en offusque. D’ailleurs, on convoque, on réunionne, on cherche des réponses, des explications, voire des coupables. Quelle vaste fumisterie, encore une fois...
Ces dernières années le champ de l’emploi a été complètement ravagé. Par des prises de décisions iniques, des reculs sur le droit des salariés de plus en plus frappants. A-t-on déjà oublié que le code du travail a été allègrement revu et corrigé, ne sait-on pas que les syndicats ne font plus office que de figurants dans les entreprises, quant à la médecine du travail elle est réduite à sa portion congrue ?
Oui, certainement oui et aujourd’hui on compte nos morts…
10 septembre 2009
Un jeudi de septembre
Je suis allée m’acheter des fleurs.
Pour mettre à distance.
Je les ai posé là dans mon salon en face de moi.
Impossible à rater.
Et instantanément, j’ai mis à distance.
Toutes ces contingences, toutes ces petites et grandes colères, tous ces questionnements.
Et c’est bon.
06 septembre 2009
Revue de semaine
Lundi : a brand new day
La rentrée, c’est lorsque à l’issue d’universités d’été, des partis politiques moribonds font de grandes annonces (qu’ils ne tiendront pas, bien sûr) pour rassurer un électorat fatigué et désillusionné. C’est la sortie du 18ème livre en 18 ans d’Amélie Nothomb, au milieu de 690 autres livres (et presque autant au pilon dans 6 mois) qui vont constituer la rentrée littéraire. C’est bien sûr l’annonce d’une nouvelle taxe qui fait débat, ainsi que celle du nombre de chômeurs qui divise (selon les organisateurs et selon les autorités).
Bref, rien de très neuf sous le soleil.
Ma rentrée à moi, a lieu ce lundi 31 août. Nous sommes réunis autour de la grande table de réunion pour le grand débrief, frais et dispos. J’avoue j’ai un peu de mal à être vraiment là. Je cultive encore le soleil que j’ai dans le cœur et les petits oiseaux dans la tête. Pourtant, de grands termes me forcent à regagner le real world : grippe, masques, solution hydro-chose…. C’est sérieux la grippe, on ne plaisante pas avec les H et les N. Avec tout ce qui est énoncé, on se sentirait presque en état de guerre.
De mon côté, je me demande surtout (suis très terre à terre comme fille moi) comment je vais faire pour ne pas serrer la main de mes publics, et comment je vais leur expliquer tout le « protocole » mis en place. Welcome home.
Mardi : standing in the way of control
Notre premier cas est là sous nos yeux. On l’a tous vu attendre son tour à l’accueil. Tousser, transpirer, renifler. Les questions fusent dans nos esprits : malade ? grippe ? rhume ? courbatures ? médecin de famille ? Comment les poser les questions d’usage sans passer pour ce que nous ne sommes pas. Le sujet fait débat au sein des équipes mais surtout (ouf !) il est matière à plaisanterie, une façon pour nous d’alléger cette vaste foutaise.
C’est le jour où je revêts un drôle d’habit, celui de Sherlock Holmes. Un rôle que je n’aime guère. Mais lorsque je flaire que des CV sont bidonnés, des expériences « tirées par les cheveux », je fais du contrôle de références. Pas joli joli, j’en conviens, néanmoins c’est aussi une façon pour moi d’assurer mes arrières et ne pas me griller auprès de mes partenaires. Ce travail m’a permis de constater que mon intuition fonctionne bien et de mesurer que deux des personnes que j’accompagne ont raté leur vocation : comédiens !
La soirée est consacrée à nos rituels confidences-papotage avec Meilleure Amie. Une soirée empreinte d’émotions, comme souvent ces derniers mois. Nous avons l’une comme l’autre vécu une année chargée, faite de bouleversements, d’avancées. Revenir sur certains épisodes nous tire quelques larmes.
Je m’émerveille toujours de nous. De cette relation qui dure depuis presque trente ans, de ces liens que nous entretenons, de cette façon qu’elle a de me connaître si parfaitement. Elle sait mes gestes, mes mots, mes émotions, ma carte intime. Alors lorsqu’elle m’annonce qu’elle s’est décidée à faire ce long voyage maintes fois reporté, je me réjouis bien sûr, mais déjà en moi se créée le poids de cette future absence. La savoir loin m’angoisse, je me sens comme amputée lorsque je ne la devine pas tout près de moi.
Mercredi : to tell, I will say
Dire aux personnes qui nous sont chères qu’on les aime, dire les doutes et les questionnements, dire les errements et le poids de certaines relations. J’ai du mal à dire dans ma vie privée mais rarement au travail.
Je me surprends à aborder des sujets épineux comme l’alcool, la violence avec certains de mes suivis. Probablement parce qu’ils ne me sont pas intimes, parce que les enjeux sont autres. Je ne sais pas. En ce mercredi, j’ose dire à cet homme qui plante un RDV sur deux, qui arrive de plus en plus souvent aviné que je n’ai plus confiance. Je balance les mots, durs et violents et j’attends. Ma hardiesse me fait un peu peur, car je le sais impulsif. Mais j’y vais et ça se passe bien. La vérité est sans doute plus facile à entendre lorsqu’elle vient d’un être extérieur. Lorsqu’elle s’énonce sans jugement. Je ne sais pas…
Jeudi : because the night
Je me rends dans un centre de tri. Non pas le tri de courriers mais de déchets. Les miens, les vôtres, les nôtres. En un mot, notre merde.
Cette visite c’est une immense tarte dans la gueule et les idées reçues. Contempler les montagnes de détritus, les conditions de travail des opérateurs du tri, dans une atmosphère moite, une odeur pestilentielle et dans un cadre insalubre (et pour cause), c’est contempler ce que génère la société de consommation, c’est relativiser ses propres conditions de travail.
L’image qu’il me reste ce sont ces montagnes détritus. Vous savez, comme dans l’Egypte de Sœur Emmanuelle, avec des oiseaux qui volent au dessus de ces tas immenses et des enfants qui y recherchent une subsistance pour eux mêmes et leurs familles. C’est autre chose ici, bien sûr, les montagnes sont poussées par d’immenses pelles d’une célèbre entreprise qui dégraisse à tour de bras, décomposées pour être ensuite conduites sur des tapis roulants autour desquels oeuvrent des opérateurs de tri. Dès que j’ai passé le pas de la porte des bureaux du DRH, j’ai cru défaillir. Mais plus personne ici ne parait sensible aux odeurs. Quant aux conditions de travail, s’il me semble qu’il faut être très bien taillé physiquement et psychologiquement pour les tenir, les opérateurs eux et y voient un métier « alimentaire ». N’est ce pas une chance de vivre dans un pays qui paient des personnes pour trier le déchets d’autres ?
Je trouve que cela à quelque chose de formidable. Si vraiment. Alors quand on me parle de taxe carbone, j’ai juste envie de vomir. Commençons par supprimer ces multiples emballages sensés rendre nos produits de consommation attractifs, taxons les laboratoires et autres usines qui ne procèdent (paraîtrait qu’ils « oublient ») à aucun tri sur leurs déchets toxiques et après, après seulement on pourra taxer le pauvre clampin de base, qui rame avec son petit SMIC si peu revalorisé…
Vendredi : party girls
Nos soirées de filles - collègues de travail se font de plus en plus rares. Sans doute parce que nous parlons trop travail… Je ne sais pas. Ces soirées nous rapprochent un peu, se voir en dehors du travail nous fait tisser d’autres liens. Pourtant, le job est toujours là. Omniprésent. Fondamentalement, c’est ça qui nous relie. Des valeurs communes, des croyances, des questionnements sur la société actuelle, des envies de construire du meilleur. Des soirées qui nous parlent de nous.
Samedi : de l’insurrectionnel à l’intime
Les marronniers de rentrée : quelle couleur faut-il porter, que faut-il porter et comment, l’incontournable parfum du non moins incontournable exceptionnel créateur-tendance, comment séduire son homme en 10 leçons.
Ca m’emmerde, ça m’agresse.
Mon corps, ce perpétuel objet d’angoisse se rappelle à moi de temps à autre. Il me fait mal pour me dire qu’il est là, que je dois le considérer, ne pas l’oublier. Mais dans certaines circonstances, je n’en fait plus cas, je me laisse envahir par mes anciens démons et j’attends que la vague passe. Et la vague me laisse quelques kilos superflus en souvenir. Il m’est toujours aussi difficile, par épisode, d’habiter mon corps de femme, de lui accorder des droits, d’en prendre soin. C’est sur lui que se reportent mes multiples angoisses, celle d’une rentrée sans activité planifiée, le départ imminent de Meilleure Amie, l’incertitude de savoir où va ma vie…
Et puis serais je à la hauteur ? La lancinante question.
04 septembre 2009
Notule poétique d'un vendredi pluvieux
"Nul ne peut atteindre l'aube, sans passer par le chemin de la nuit"
Khalil Gibran